Dimanche 7 novembre 2010 à 17:15

Il est souvent reproché à Nicolas Sarkozy d’être un « néolibéral ». Sans nous attarder sur le manque de précision du terme de « néolibéral », qui tient souvent du fourre-tout pour tout ce qui déplaît à tel ou tel mouvement politique ou intellectuel (et sans nous attarder non plus sur ces mouvements eux-mêmes), il y a lieu de s’interroger sur le libéralisme, réel ou supposé, de Nicolas Sarkozy. Nicolas Sarkozy, « ami des riches », l’homme du Fouquet’s, défenseur de la veuve Liliane Bettencourt et de l’orphelin Arnaud Lagardère, est-il libéral ? La réponse paraîtra aller de soi à un lecteur peu averti, mais dès lors que l’on s’attache à ce qui constitue véritablement un libéral, il apparaît que Nicolas Sarkozy n’est pas plus libéral que Vincent Bolloré n’est humaniste.
 
Il n’est pas question ici de retracer l’histoire des courants libéraux depuis le XVIIIe siècle, ni de faire l’inventaire des divergences entre libéraux classiques, néoclassiques, libertariens, néolibéraux et j’en passe. Ce travail a déjà été effectué, de différentes façons, par Pierre Manent (Les Libéraux, Gallimard, Paris, 1986, rééd. « Tel » 2001), Michel Foucault (Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France 1978-1979, Gallimard-Seuil « Hautes Études », Paris, 2004) ou encore sous la direction de Gilles Kévorkian (La pensée libérale. Histoire et controverses, Ellipses, Paris, 2010). Pour l’heure, je me contenterai de rappeler les fondements philosophiques du libéralisme classique du XVIIIe siècle, qui sont repris et débattus dans toute la pensée libérale ultérieure, de H. Spencer à P. Salin en passant par F. A. Hayek, M. Friedman et G. Becker, mais aussi par des auteurs plus proches de la gauche comme J. Rawls ou A. Sen, dont les apports à la philosophie et à la pensée économique contemporaines sont considérables.
 
La notion fondatrice du libéralisme est, comme le nom de ce courant l’indique, la liberté. À ce titre, des auteurs aussi différents dans leur pensée et dans les développements qu’elle a connus que B. Spinoza (Éthique, Traité politique) et B. Mandeville (La Fable des Abeilles) peuvent être rattachés, en tant que précurseurs, à la pensée libérale, car l’un et l’autre défendent l’idée qu’il convient de défendre la liberté de l’homme (libertés politiques et libertés religieuses pour l’un, libertés morales pour l’autre). Au-delà des divergences entre auteurs, le libéralisme demeure une pensée de la liberté, mais les libéraux classiques y ont ajouté l’idée d’efficacité. La question « comment atteindre efficacement une fin donnée ? » est devenue centrale à la fin du XVIIIe siècle, avec des auteurs comme A. Smith, puis D. Ricardo, alors qu’elle n’était abordée que de biais chez B. Mandeville, qui considérait que la liberté morale (notamment sur la question du luxe, voir La Fable des Abeilles, Remarque P), ou les vices privés, était plus à même de produire du bien public que la vertu, d’où le sous-titre de sa Fable : Private Vices, Publick Benefits, traduit un peu lourdement par « Les vices privés font le bien public » dans l’édition française (Vrin, Paris, 1990, rééd. 1998).
 
Une analyse détaillée des notions de liberté ou d’efficacité, de leur emploi par les libéraux au cours du temps, et de leurs implications, n’a pas sa place ici. Retenons seulement que les libéraux classiques revendiquent aussi bien les libertés civiles (liberté de la presse, libertés politiques, liberté d’opinion et d’expression, etc.) que les libertés économiques (réduites un peu grossièrement au « libre marché » ou à la « libre concurrence »), et n’entendent habituellement pas défavoriser les unes au bénéfice des autres (nous ne nous attarderons pas sur les erreurs méthodologiques que les libéraux commettent presque tous, notamment en négligeant les effets des relations de pouvoir et la servitude qu’elles peuvent entraîner dès lors qu’une égale liberté de départ est contrebalancée par la capacité des uns à asservir les autres, ce que la formule « liberté du renard dans le poulailler » a le mérite de résumer de façon percutante). Pour la suite de cet article, nous considérerons qu’être libéral implique de respecter les libertés publiques, de ne pas prôner la censure à tout propos, de ne pas laisser les uns exercer leur liberté au détriment des autres. Je suis à nouveau forcé d’écarter des questions qui mériteraient que l’on s’y attarde, telles que l’éventuelle liberté de proférer des opinions reconnues comme fausses (le créationnisme contre la théorie darwinienne de l’évolution), voire franchement dangereuses (le racisme, l’antisémitisme, l’appel au terrorisme) ; ces questions ont déjà été largement débattues, et il est difficile d’y répondre de façon tranchée, dans le sens de la liberté ou dans le sens de la restriction. J. S. Mill en propose une analyse fort intéressante, bien que discutable, dans De la liberté (Gallimard, Paris, 1990 pour la présente édition française).
 
Ce chemin parcouru, il devient plus aisé de répondre à des questions telles que « Nicolas Sarkozy est-il libéral ? », « le gouvernement de Nicolas Sarkozy est-il libéral ? », et la réponse n’est pas celle que l’on pouvait attendre de prime abord. Assurément, sur certains points, Nicolas Sarkozy est proche des libéraux néoclassiques (désengagement de l’État dans la fourniture d’un certain nombre de services publics, par exemple), mais sur nombre d’autres points, Nicolas Sarkozy et son gouvernement ne sont clairement pas libéraux. La loi dite Hadopi, qui met en place un système de contrôle et de censure d’internet au détriment de la liberté des usagers du réseau, est anti-libérale. La LOPPSI (Loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure), qui, dans ses différentes versions, crée des restrictions aux libertés publiques (vidéo-surveillance à outrance1, en particulier), est anti-libérale. Ni Nicolas Sarkozy, ni son gouvernement, qui piétinent volontiers les libertés publiques lorsque cela les arrange, ne sauraient être qualifiés de libéraux sans commettre d’abus de langage.

1. Sur la question de la vidéo-surveillance, j’invite le lecteur à lire les articles que J.-M. Manach y a consacrés sur son blog Bug Brother, tels que « Et si on vidéosurveillait les chambres à coucher ? », « Un rapport prouve l’inefficacité de la vidéosurveillance », ou « L’impact de la vidéosurveillance est de l’ordre de 1 % », ainsi que « La vidéosurveillance, ça coûte cher et rien ne dit que ça marche », par Chloé Leprince pour Rue89.
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